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Magellan

2025

Genre : Biopic

Cannes 2025 (Magalhaes). Avec : Gael García Bernal (Ferdinand Magellan), Roger Alan Koza (Alfonso de Albuquerque), Dario Yazbek Bernal (Duarte), Ângela Ramos (Beatriz), Amado Arjay Babon (Enrique), Ronnie Lazaro (Rajah Humabon), Hazel Orencio (Juana), Brontis Jodorowsky (Cardinal Fonseca). 2h40

Une femme indigène nue, une jarre à la main, ramasse des coquillages au milieu d’une rivière. Elle est soudain prise de panique et s'enfuit laissant la jarre tomber à l'eau. Ce qu'elle a vu, c'est la promesse faite aux ancêtres de nouveaux dieux avec l'arrivée des hommes blancs. Ce n'est pourtant pas un heureux présage pour les habitants de Malacca, en Malaisie, en 1511. Sur la plage, des corps s'amoncellent. Blessé à la jambe, Magellan est porté par son ami Duarte. Ils sont sous les ordres de l’ancien gouverneur de l’Inde portugaise, Afonso de Albuquerque, chargé de la conquête de la ville portuaire. Magellan qui ne peut empêcher le massacre d’une partie des siens survit par chance. Il achète Enrique, esclave qui lui servira d'interprète pour de nouvelles expéditions.

De retour au Portugal en 1513, Magellan est pris à partie par les femmes des marins qu'il commandait et sont morts en Malaisie. Il confie sa jambe blessée et menacée de gangrène aux bons soins de Beatriz dont il tombe amoureux et qui partage ses sentiments. Il est l’objet de mépris et n’arrive pas à convaincre le roi Manuel Ier tant de réévaluer sa solde mensuelle en invoquant sa blessure à la jambe comme signe des efforts qu'il mène depuis des années pour le royaume tant surtout que du bien-fondé de son projet. Il se rend alors en Espagne et trouve l'appui du Cardinal Fonseca pour convaincre Charles Quint de tenter la prise des Moluques, les "îles aux épices", dans l’actuelle Indonésie en ne se ravitaillant que dans l'hémisphère américain, devolu à l'Espagne depuis le traité de Tordesillas alors que l'Asie est réservé au Portugal.

L’expédition est lancée en 1519 grâce au soutien de la couronne d’Espagne, du Vatican et de riches familles européennes. À bord de la Trinidad, Magellan multiplie les actes de répression envers ses hommes, faisant face à des mutineries et à des conditions de vie extrêmes. A Cebu, aux Philippines, il est pris dans la folie des grandeurs et meurt en 1521.

Le film est bien un biopic puisque narrant les 10 dernières années de la vie de Magellan. Il ne le fait toutefois pas de manière exhaustive pour privilégier quatre moments. C'est d'abord l'expédition en Malaisie (1511) puis le retour au Portugal et l'exil en Espagne(1513-1517). Est ainsi permis la traversée sur la Trinidad (1519-1521) et, enfin, les quatre derniers jours de Magellan abordant à Cebu et y mourant.

Le premier tour du monde de Enrique

Fruit d’un long travail de recherches, le film passe délibérément outre nombre d’épisodes tel l'expédition au Maroc à l'été 1513 où Magellan est envoyé au sein d'une puissante armée qui doit combattre le sultanat Wattasside afin de s'emparer d’Azemmour. Durant les combats, il est blessé à la jointure du genou, ce qui le laisse boiteux de sa jambe gauche pendant le restant de sa vie. Ici, c'est à Malacca que Magellan reçoit cette blessure. Se dessine dans cette transgression historique, le choix de Diaz de réaliser un film à des fins avant tout plastique et symbolique. Les deux expéditions du début et  de la  fin se répondent symétriquement.

Trois scènes au moins se répondent à distance entre 1511 en Malaisie et 1521 aux Philippines. A la première scène d'une femme effrayée par l’apparition de celui qu'elle pense être un dieu, répond celui du sultan attendant l’épée à la main l’arrivée des navires espagnols. A la scène des corps entremêlés d’indigènes et d’européens sur la plage en Malaisie dont Magellan ne se relève que grâce au fidèle Duarte, répond celle où il meurt sur la plage de Cebu après avoir tenté d’éloigner son fils de la marée montante. Enfin Enrique, figure du prisonnier enfermé dans une cage, devient figure de liberté. Cette figure du premier philippin émigré et libre clôt magnifiquement le film, renvoyant aussi à sa figure de premier homme à avoir accompli un tour du monde et désormais maître de son destin.

Enrique remonte de Malaisie avec Magellan en 1511 par l'habituelle route du Cap de Bonne-Espérance et, en 1519, il part d'Espagne pour la route du détroit de Magellan : soit un presque tour du monde

Ellipses, lumière et plans fixes

Cette grande fresque d'acquisition d'une liberté par le voyage et l'observation de cultures différentes, pour avoir été tant de fois acheté et revendu, avance ainsi à coups d’ellipses pour mieux ancrer par ses longs plans fixes un imaginaire où l’attente et la défaite dominent. Ainsi de ce superbe plan des femmes de marins portugais attendant leur retour sur la côte et auxquelles Magellan répond par de pauvres paroles. Ainsi surtout de la traversée des océans Atlantique puis Pacifique où Magellan se révèle un chef veillant à un stricte respect des mœurs alors en vigueur, telle la répression de l’homosexualité ; détruisant la caraque mutinée à coups de canons (en fait elle a fait demi-tour dans le devenu célèbre détroit de Magellan) et condamnant à mort son chef puis à l'exil, sur une île, le prêtre français qui n'a pas dénoncé d’autres mutins.

Si les corps s'amoncellent ou supplient au premier plan, le cinéaste les cadre dans une nature toujours magnifiée sur terre ou sur mer, sous un soleil éclatant, une lumière de fin du jour ou sous les bourrasques du vent.

Magellan, un homme de son temps

Magellan se révèle ainsi un navigateur hors pair et un chef impitoyable dont l'hubris lui sera fatal. Il croit bouleverser une religion établie depuis des siècles en seulement quatre jours. Il profite d'un enfant malade, sauvé par une confiture, pour imposer le culte de Jésus Christ mais déclenche la révolte quand il veut le substituer aux anciens dieux. Les Philippins lui rendent la monnaie de sa pièce en lui imposant le mythe de Lapu-Lapu pour le piéger avec de réels combattants. Là encore, c'est le mythe et non la bataille entre clans, éludée comme toutes les autres, qui explique la chute de Magellan.

C’est à terre, entre le Portugal et l’Espagne, que Magellan se révèle le plus touchant, dans son amour pour Beatriz à laquelle il ne cesse de songer dans son voyage. Ses apparitions sont autant de pressentiments de ce qu'il ignore sans doute : la mort de leur enfant, celle de Beatriz et la sienne toute proche lorsqu'il est absent du banc à ses côtés. De ces apparitions spectrales, douces et lumineuses, il s'est détaché pour succomber aux  pulsions des hommes de son temps : le rêve de gloire et de richesses en anéantissant les croyances autochtones pour mieux s'approprier leurs ressources.

Magellan n'est que le héros secondaire de cette histoire et, s'il y a biopic, c'est au moins autant celui de Enrique, l'esclave devenu libre, que celui de Magellan qui n'aura pu accomplir lui-même qu'un demi tour du monde.

Jean-Luc Lacuve, le 7 janvier 2026

En décembre 1517, Magellan épouse Beatriz Barbosa, fille de Diogo Barbosa, avec laquelle il a deux enfants, Rodrigo mort en bas âge et Carlos, mort à la naissance. On s'étonne ainsi de la présence de ce Carlos, présenté comme son fils avec lui sur la caraque

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