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A une petite note historique sur l'esclavage définitivement aboli en 1848 succède un prologue musical, le maloya lancinant de Danyèl Waro appelant à ce que Furcy soit un exemple pour tous.
En 1817, à l’île Bourbon (La Réunion), lors d'une fête des esclaves de la propriété de Joseph Lory, Furcy s'enfuit. Le jeune homme a découvert dans les papiers de sa mère, Madeleine, qui vient de décéder, que celle-ci a été affranchie il y a bien longtemps. Il décide de recourir à la justice pour faire valoir sa liberté, une liberté dont jouit sa sœur Constance depuis son affranchissement accordé par son père à sa naissance. Elle l'a aidé à constituer un dossier juridique afin de contester son statut d'esclave. Défendu par Maître Thumeau d'Angin, il est débouté par le réquisitoire de Maître Paul Satin pour qui un esclave n'est pas un être humain, juste un meuble qui, selon le code noir, n'a pas le droit d'ester seul en justice contre son maître. Le procureur Louis Gilbert Boucher qui vient d'arriver dans l'île s'élève contre cette injustice où les colons sont juges et parties et se croient les maîtres tout-puissants de l’île. Il promet de faire respecter les principes du droit.
En attendant, Furcy, accusé de "marronnage", avoir fui la propriété de son maître, est emprisonné. Durant deux lois, il croupi dans sa geôle se souvenant de ses amours avec Virginie Béga, la jolie préceptrice des enfants de Joseph Lory. Elle voulait l'épouser et construire avec lui une maison en bord de mer. Furcy reçoit enfin la visite de Louis Gilbert Boucher. Celui-ci lui affirme qu'il a obtenu un procès en appel mais ne pourra y assister lui-même car il pense plus efficace de partir chercher des appuis en métropole. Il a confié sa défense à Maître Godard de Saponay qui connaît bien le dossier. Furcy lui en veut de ce qu'il considère comme un abandon. D’ailleurs Joseph Lory ne désarme pas et fait battre et violer Constance pour qu'elle reconnaisse que les document sont des faux.
Lors du procès en appal, maître Godard de Saponay propose une défense tout en douceur rappelant que le cas de Furcy est tout à fait particulier et n'entraînera pas une révolte générale qui pourrait être contraire aux intérêts des colons. L'acte d'affranchissement suffit à reconnaître Furcy comme un homme libre. Mais le président de la Cour d'appel juge que sa mère n'a été affranchie qu'après la naissance de son fils, lequel est donc né esclave.
Joseph Lory décide, pour punir Furcy qui refuse de revenir travailler chez lui comme avant, de le déporter à l’île Maurice où sa parente, Geneviève Lory, possède des plantations. De 1818 à 1823, il est mis aux fers et travaille la canne à sucre, corvéable à merci, humilié, fouetté par les gardes, mal nourri de riz versé à même les mains.
En 1824, une tempête providentielle amène la faillite des planteurs. Furcy fait valoir qu'il a appris à confectionner des confiseries et, qu'en l'établissant dans une pâtisserie, il pourrait rapporter de l'argent. C'est ainsi qu'il voit sa condition nettement s'améliorer. Il demande à Virginie Béga de lui ramener tous ses papiers officiels. Quand elle arrive à Maurice, ils passent une nuit ensemble mais Virginie veut qu'il renonce à sa liberté pour trouver un arrangement avec Joseph Lory qui les laisseraient vivre dans la maison dont elle rêve. Furcy refuse, il se plonge alors dans l'étude des textes et écrit de nombreuses fois à Louis Gilbert Boucher qui ne répond pas. C'est Aimé Bougevin, un abolitionniste, qui l'aide dans ses démarches. Ils constatent que Lory a omis de le déclarer à la douane en arrivant à Maurice. L'esclavage n'existant pas pour le gouvernement anglais de l’île, il peut faire reconnaître son affranchissement de fait en 1829.
Il s'embarque pour la métropole où il pourra faire casser son jugement, ce qu'il obtient en 1843 avec une dernière plaidoirie de Gilbert Boucher. Il déclare que Furcy a une mère indienne, Madeleine, née en 1759 à Chandernagor. Madeleine est conduite enfant en France par une femme, Mlle Dispense, qui la confie avant d'entrer en religion à une Madame Routier en partance en 1771 pour l'Île Bourbon à condition qu'elle l'affranchsse. Madame Routier n'affranchit pas la jeune Madeleine comme elle s'y était engagée, et la garde à son service. Madame Routier affranchit Madeleine en 1789, apeurée par les échos de la révolution, mais sans le dire à la principale intéressée. Celle-ci ne l'apprend qu'à la mort de sa maîtresse en 1808, et elle renonce au paiement de vingt années de salaire en échange de l'affranchissement de son fils, promesse que ne respecte pas l'héritier de Madame Routier. Madeleine meurt la même année que sa maîtresse. Furcy est alors confié au gendre de cette dernière, Joseph Lory. Gilbert Boucher fait valoir que l'esclavage n'etant pas reconnu en Inde mais seuelment en Afrique, Madeleine ne pouvait être esclave et donc son fils ne l'est pas.
Mais surtout, en posant le pied sur le sol de France, Madeleine n'était plus esclave puisque l’édit royal de 1315 stipule que "le sol de la France affranchit l’esclave qui le touche". Lory argumente encore que Madeleine a renoncé à la liberté en restant au service de Madame Routier. Mais Gilbert Boucher s'emporte : "Peut-on renoncer à sa liberté ?" Le président de la Cour royale est convaincu : la France a mis en place des garde-fous, notamment juridiques, au cas où une puissance, un roi ou même le peuple voudrait priver certains de leur liberté. Furcy est déclaré libre.
Adapté de la biographie, L'Affaire de l'esclave Furcy (2010) de Mohammed Aïssaoui, Furcy, né libre s'éloigne nettement de la réalité historique pour proposer un pamphlet assez efficace sur les privations de liberté qui menacent toujours les minorités et notamment les lointains descendants d'esclaves.
De nombreux écarts avec la réalité historique
Abd Al Malik fait ainsi de Furcy un descendant d'Afro-Américains alors que Furcy avait une mère indienne et, selon toute probabilité, un père colon. Comme le notent les journaux dans la France de 1843, il ne correspondait pas à l'image de l'esclave noir attendu. Et c'est sans doute pour cela, profitant des hiérarchies entre gens de couleurs établies par les préjugés des colons, qu'il bénéficiait d'un régime un peu amélioré chez Lory. De même, Furcy entretient bien une relation amoureuse entre 1814 et 1817 avec Virginie Béga mais c'était une affranchie d'origine indienne et non une jeune femme blanche, préceptrice des enfants de Lory. Pareillement, Abd Al Malik, grand défenseur de l'émancipation par la culture, fait de Furcy un être sachant lire et écrire alors qu'il devait recourir à d'autres pour écrire les lettres à Gilbert Boucher. Et c'est un prêtre et les milieux francs-maçons éclairés de l'île qui l'aident dans sa requête auprès de la cour de cassation et non le sympathique mais un peu rêveur Aimé Bougevin.
Ce n'est pas tant une tempête qui en 1824 permet à Furcy de ne plus travailler aux champs de cannes à sucre mais probablement son charisme personnel qui le tire de l'usine sucrière pour obtenir de meilleures conditions de travail chez Geneviève Lory. Ce n'est qu'une fois affranchi sur le territoire de Maurice qu'il monte une confiserie qui lui permet de s'enrichir... et d'employer deux esclaves.
Ce sont ces éléments que relate le documentaire Furcy, le procès de la liberté (Pierre Lane, 2021) diffusé sur F3. La vérité, c’est que Furcy voulait avant toute chose être reconnu dans son ingénuité (état d’une personne qui est, de par sa naissance, de condition libre) et pas mettre à bas le système esclavagiste.
Un réquisitoire contre ceux qui oublient la valeur de la liberté
Abd Al Malik accentue ainsi l'opposition entre ceux lettrés, idéalistes et épris de liberté et ceux trop sur de leur bon droit (Lory) ou prêts aux compromissions (Virginie Béga) contre le droit à la liberté dont la France s'est fait le champion et qui est si menacée aujourd'hui.
La mémoire de l’esclavage a d’abord été portée par les Afro-Américains. La situation change plus doucement en France hexagonale. La question est intégrée dans les programmes scolaires depuis 2008. Le travail scientifique et mémoriel du rôle de la France dans la traite et l’esclavage mériterait d’être plus soutenu par les autorités publiques. Le cinéma y a aussi peu contribué avec seulement quelques films : West Indies ou les nègres marrons de la liberté (Med Hondo, 1979), Vénus noire (Abdellatif Kechiche, 2010), Case départ (Fabrice Eboué, Thomas Ngijol, Lionel Steketee, 2011), Ni chaînes ni maîtres (Simon Moutaïrou, 2023).
Jean-Luc Lacuve, le 19 janvier 2026.