Vue de Delft

1660
Vue de Delft
Johannes Vermeer, 1658-1660
Huile sur toile, 98,5 x 117,5 cm
Mauritshuis, La Haye

Lors de la vente aux enchères de 1696, le tableau s'intitulait "La ville de Delft en perspective vue du sud". Delft est en effet vue du Sud depuis le port qui la reliait à Rotterdam par les voies navigables.

Les nuages menaçants obscurcissent le premier plan du tableau : les murs de la ville et les deux grandes portes sur la rive opposée, la porte de Schiedam avec sa tour à l'horloge et la porte de Rotterdam qu'un mur d'enceinte relie au logis des gardes avec ses tours jumelées. La ville au-delà baigne dans une forte lumière. Les toits de tuiles oranges des maisons bordant les canaux de Delft étincellent au soleil, tout comme la tour imposante de la Nieuwe Kerk (Nouvelle église), à droite.

L'accent lumineux le plus puissant est celui qui frappe la Nieuwe Kerk qui constitue sous maints aspects le noyau symbolique de la ville. Non seulement elle est située à l'une des extrémités du vaste marché, le centre communautaire de la ville de Delft mais elle abrite aussi le tombeau de Guillaume Le taciturne. La Nieuwe Kerk rappelle donc toujours les liens étroits unissant Delft à la maison d'Orange. Vermeer  y a mis encore plus d'emphase en peignant  dans l'ombre l'autre grande église de Delft, l'Oude Kerk

Les maisons, l'eau, le rivage, se disposent sur des plans qui sont presque absolument distincts mais c'est la couleur seule qui indique que l'intérêt de l'ensemble du tableau gît dans sa profondeur.

Ce rôle majeur de la couleur dans la construction perspectiviste ne détruit pas les arguments de ceux qui veulent voir dans ce tableau une œuvre pré-impressionniste, attentive aux variations atmosphériques. Le soleil frappe Delft à droite, illuminant quelques toits et façades au point de se confondre avec la clarté intense du ciel sur lequel se découpent au contraire, nettement, à gauche, les édifices pris dans un éclairage froid, uniforme. Le tableau, sorte de "soleil sur une ville après l'orage" est précisément daté, comme le fera plus tard Monet : il est possible de lire sept heures dix au cadran de l'horloge de la porte de Schiedam.

Le petit pan de mur jaune

Pour mesurer l'impact de Proust sur l'intérêt accordé aujourd'hui à cette Vue de Delft, il suffit de remarquer le réflexe quasi instantané poussant les visiteurs à se masser devant la partie située à l'extrême droite du tableau. Ils aperçoivent alors "la pernicieuse matière du tout petit pan de mur jaune", source des étourdissements de Bergotte. Proust l'y fait même mourir dans La prisonnière (1923) lorsqu'il visite l'exposition des maitres hollandais à la galerie du Jeu de paume en 1921.

Il (Bergotte) mourut dans les circonstances suivantes : Une crise d’urémie assez légère était cause qu’on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint, qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition. Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise, ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné le premier pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. »

Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. » Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort.

Le petit pan mur jaune est pour Bergotte une ritournelle; l'expression revient sept fois. Il l'assimile à une préciosité chinoise, qu'il connait par les importations de la Compagnie des Indes orientales. Mais Bergotte lui-même possède un art précieux que le narrateur devra dépasser.

Plusieurs murs, sur la moitie droite du tableau, peuvent correspondre à ce que voit Bergotte. Le premier est celui, vertical, de l'église. Puis le pan entre la porte de schiedam et le logis des gardes qui lui est relié par un mur d'enceinte. Il y a là un pan de mur jaune avec au-dessus trois cheminées et une lucarne en son centre. Ce pourrait être l'auvent dont parle Bergotte. Enfin, il ya un troisième petit pan de mur jaune à l'extrême droite, mon choix personnel.

Jean-Luc Lacuve, le 18 juin 2018

Source : Les chemins de la philosophie par Adèle Van Reeth; Le mystère Vermeer (3/4): Proust face à « La vue de Delft », le 5 avril 2017 avec Jacques Darriulat.