Deux femmes courant sur la plage

1922
Deux femmes courant sur la plage (la course)
Pablo Picasso, été 1922
Gouache sur contreplaqué, 32,5 x 41,1 cm
Paris, musée national Picasso

Ce tableau est un paradoxe. C’est un petit format de quelques centimètres de côté, pour une scène à la fois dynamique, puissante et troublante. Deux femmes aux corps amples semblent s’envoler vers le ciel azuré où s’effilochent quelques nuages blancs. Picasso met en mouvement les corps d’inspiration classique qu’il a élaborés dans des formats monumentaux à Fontainebleau l’été précédent. Le titre annonce une «course» mais on dirait qu’elles dansent: la femme au premier plan semble tenir sans effort sur sa demi-pointe gauche, l’autre se pose quelques instants comme pour repartir dans un grand jeté. Leur équilibre est assuré par leur dynamisme. Elles ne semblent pas gênées par leurs membres disproportionnés, l’épaisseur de leurs pieds et mains, leurs jambes massives, leur petite tête. Picasso allonge les cous, les bras et les membres, à la manière maniériste des artistes de la Renaissance, comme Primatice au Château de Fontainebleau ou Jean Goujon au Louvre, mais en conservant un traitement massif et sculptural du corps. Les figures évoluent sur un sol d’un blanc brun crayeux, le sable d’une plage, ou plutôt le haut d’une falaise, car la mer semble s’étend en contre-bas, suggérant un vide qui agrandit encore l’impression d’espace.

Cette œuvre se nourrit d’un contexte biographique. En travaillant avec les Ballets Russes de Serge Diaghilev, Pablo Picasso a pu observer les mouvements des danseurs et en a fait de nombreux dessins . Il a épousé la danseuse Olga Khokhlova, et l’a vue s’entraîner et danser. Cette petite gouache sera ainsi agrandie en 1924 pour le rideau de scène du ballet Le Train Bleu (musique de Darius Milhaud, livret de Jean Cocteau, décors d’Henri Laurens, costumes de Coco Chanel). Le choix de cette scène, pour un ballet qui fait la satire sociale des années Folles, n’est pas innocent. Ces femmes sont des danseuses, mais ce sont aussi des baigneuses. En 1922, Picasso passe pour la première fois l’été à Dinard, avec Olga et leur fils Paulo. Les bains de mer font de plus en plus fureur en ce début des années 1920 et deviennent une activité sociale et mondaine. Les maillots de bains raccourcissent, comme en témoignent les photographies d’époque, et le corps des femmes se libère. Ces Femmes courant sur la plage annoncent les séries des Baigneuses de Dinard de la fin de la décennie (1928). Mais sous cette liberté «folle» d’après-guerre, c’est une autre folie qui ressort, antique celle-ci. Ces femmes sont des Ménades, des Bacchantes. Accompagnant le cortège de Dionysos dans les bas-reliefs antiques, ou adeptes des Mystères dionysiaques, les Ménades entrent dans une transe qui les fait courir les bois dans une danse joyeuse ou furieuse, et peuvent se livrer à des actes extrêmes. Ces deux femmes ont l’attitude typique et connues des Ménades, telles qu’on peut la voir par exemple dans les quatre bas-reliefs de la célèbre Danse des Ménades du Prado (copie romaines d’originaux grecs du Ve siècle, Madrid: flexion du corps en arrière et cassure extrême du cou, sein découvert par leur vêtement à l’antique, dynamisme et disharmonie des mouvements, danse confondue avec une course. Ici, Picasso explore le versant dionysiaque de la culture antique, avant que satyres, faunes et Bacchanales ne réapparaissent à Antibes et sur les gravures et céramiques des années 1950.

Emilie Bouvard, conservatrice du Patrimoine, Musée national Picasso - Paris mars 2014

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