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Les Licteurs rapportent à Brutus
les corps de ses fils

1789

Les Licteurs rapportent à Brutus les corps de ses fils
Jacques-Louis David, 1789
Huile sur toile 323 cm X 422 cm
Paris , Le Louvre, Denon 1

Le tableau représente le retour des corps des fils de Brutus. Ses deux fils, Titus et Tiberius, ayant conspiré contre la jeune République qui avait chassé de Rome la famille régnante des Tarquins, Lucius Junius Brutus avait dû ordonner, vers 500 avant J.-C., leur exécution. Son amour et ses devoirs envers sa patrie l’emportent ainsi sur ceux envers sa famille.

Brutus, qui peut être d’ailleurs aisément associé à son homonyme (-85,-42) le fils et assassin de César, est alors considéré avant tout non pas comme un père accablé, mais comme un Républicain qui lutte victorieusement contre la tyrannie royale jusqu’à ordonner la mort de ses fils comploteurs pour rétablir la monarchie. Brutus représente le dévouement sans faille à la République au delà de tout intérêt privé.

La scène se déroule dans les appartements du consul et les tons sont majoritairement ocre-orangé. L'espace de la scène est délimité dans le tableau par les colonnes doriques et les parois drapées qui empêchent toute profondeur de champ. Le consul Brutus est assis sur une chaise curule en bas à gauche dans l'ombre, accablé, aux pieds tordus par la douleur intérieure, assis et appuyé contre le socle de la statue de Rome. Il tient dans sa main gauche un papier qu'il froisse et semble se designer de sa main droite. A l'arrière plan, les licteurs défilent portant les corps de ses fils. À droite, la femme et les filles de Brutus ont délaissé la table sur laquelle est disposé un travail de couture, et pleurent la mort des jeunes hommes. Une servante âgée dissimule son visage dans son vêtement. L'engagement politique de Brutus est ici célébré et sa force d'âme sublimée par une originale pénombre dramatisante qui contraste avec l'émotion des femmes dont le chagrin, mais aussi la faiblesse, est en pleine lumière.

Le tableau avait été commandé par les Bâtiments du Roi pour le Salon de 1787 mais n'est réalisé deux ans plus tard. Suite aux événements révolutionnaires du printemps et de l’été 1789, David ne peut pas présenter au Salon son portrait du couple Lavoisier (New-York, The Metropolitan Museum of Art), car le savant et fermier général Antoine Lavoisier est alors impliqué dans une émeute. Le 14 juin 1789, David avait écrit à son élève Jean-Baptiste Wicar (1762-1834) : « Je fais un tableau de ma pure invention. C’est Brutus, homme et père, qui s’est privé de ses enfants et qui, retiré dans ses foyers, on lui rapporte ses deux fils pour leur donner la sépulture. Il est distrait de son chagrin, au pied de la statue de Rome, par les cris de sa femme, la peur et l’évanouissement de la plus grande fille. ».

Contormément à la commande passée, le tableau est cheté 6 000 livres par le roi. Mais D’Angiviller, craignant une comparaison entre l’intransigeance du consul Lucius Junius Brutus sacrifiant ses fils qui conspiraient contre la République romaine et la faiblesse de Louis XVI face aux agissements du comte d’Artois, futur Charles X, contre le tiers état, ordonna de ne pas l’exposer. Les journaux de l’époque se saisirent de l’affaire, y voyant une censure des autorités. Peu après cette campagne de presse, le tableau est exposé au Salon, mais le peintre consent à enlever les têtes tranchées des fils de Brutus plantées sur des piques, qui figuraient initialement sur la toile. Le Brutus connaît une grande popularité auprès du public, allant jusqu’à influencer la mode et le mobilier. On adopte des coiffures « à la Brutus », les femmes abandonnent les perruques poudrées, et l’ébéniste Jacob réalise des meubles « romains » dessinés par David.

Cette œuvre est emblématique du style de David et plus généralement du néoclassicisme français. Le sujet antique et la composition en frise sont typiques du style de Joseph-Marie Vien, maître de David. La rigidité des lignes de composition, les couleurs et éléments de décor sont eux aussi constitutifs d'un style néoclassique avec ses formes verticales et horizontales présentes à travers les colonnes, les draperies, la civière et les corps.

Cette peinture classique regarde néanmoins l'actualité au miroir de l'histoire antique. L’œuvre est rapidement récupérée à des fins politiques. Un journal révolutionnaire de 1790 (Lettre bougrement patriotique du véritable Père Duchêne) rappelle que David (qui commence alors à peindre le Serment du Jeu de Paume de 1789) est l’auteur « de ce Brutus si sombre, si déterminé, ce fier bourreau du Despotisme, ce vrai modèle des homme libres… ». Et l’œuvre est même à nouveau exposée au Salon de 1791 et appartient aux collections du Louvre depuis 1793.

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