Source : Agnès Devictor : Regard croisé sur la censure des années 20-30 aux USA et en Iran dans les années 80-90 dans le cadre des séminaires des cahiers du Cinéma, du Café des images et du CDN, le dimanche 25 mars 2007.

La façon de contrôler les mœurs au cinéma est une problématique commune à L'Amérique des années 20-30 et à l'Iran des années 80-90. En 1998, à la télévision sur CNN, le président Ratami s'adresse au peuple américain en lui déclarant que l'Amérique, grande nation puritaine, a su adapter ses lois au contexte politique. Mais le contexte est différent, les contrôles sont différents notamment en ce qui concerne le costume. Les morales recherchées sont également différentes ainsi que l'esthétique qu'auront finalement incités à développer ces censures.


1/ Une problématique commune dans un contexte différent

Gilda
Leila

Aux USA, la réforme morale de la société est poussée par des groupes de pression alors, qu'en Iran, c'est la puissance publique d'état qui pousse à l'islamisation de la société.

Dans les années 20 aux USA, les immigrés précaires de fraîche date subissent une grave crise économique avec une violence et une criminalité importante. Ce contexte entraîne des réactions de protection visant aussi à lutter contre le modèle du luxe extravagant développé par les nouveaux riches tirant les bénéfices de la prohibition.

Le cinéma est particulièrement visé car fréquenté par la population pauvre. De plus, les salles sont accusées d'être insalubres et de propager les épidémies. En 1927, le cinéma parlant fait de la comédie musicale et des films de gangsters les deux premiers genres du cinéma américain. Des films sont retirés des salles. Les studios s'inquiètent pour la viabilité économique de leurs films et décident d'une autorégulation.

En Iran, le Shah s'envole pour l'exil le 16 janvier 1979. Le 2 février, Rohmény arrive à Téhéran et le 10 février 1979 la république islamique est proclamée. Elle veut une économie islamique, un contrôle des mœurs interdisant l'alcool, l'occidentalisation et la mixité dans l'espace publique. De 440 salles de cinéma on passe à 220 mais le régime n'est pas contre l'image comme en Arabie Saoudite ou en Afghanistan. Le cinéma est accusé de véhiculer la corruption morale les rêves de l'occident. Le cinéma, pas plus que la TV ou la radio, ne sont condamnés en tant que tel, seulement pour le vice qu'ils peuvent véhiculer.

La révolution abolie d'abord la censure impériale et ne la rétablit qu'en janvier 1980. Entre mars et décembre 1979 c'est ainsi " Le printemps de Téhéran ". Les livres interdits ressortent.

Ce n'est qu'en novembre 1980 que le premier texte de censure apparaît. La censure n'est établie véritablement qu'en 1982 et encore dans la plus grande incertitude quant à l'idéologie. Les cinéastes font alors systématiquement deux fins, l'une nationaliste, l'autre islamiste et choisissent en fonction de courant dominant du moment.

Théâtre et musique sont rapidement interdits car difficiles à contrôler mais l'Etat a besoin d'un loisir à bon marché, facilement contrôlable, réalisé dans le respect du contrôle des mœurs et qui pourrait projeter un islam idéal.


2/ Qui contrôle quoi ?

Aux USA, la puissance des studios ne peut rien contre les retraits institués par les puritains. Le premier retrait d'un film d'une salle a lieu en 1907. En 1915, il existe environ 300 commissions de censures aux USA. Un film peut être autorisé dans un état mais censuré dans le sud et en Californie pour d'autres raisons. Le risque financier est important : la production s'organise.

1921 : William Hays émet des premières recommandations qui n'ont pas de valeur obligatoire et coercitive. Ce sont treize mesures de relations publiques communiquées par voix de presse que la production s'engage à respecter où elle s'interdit de rendre le vice attrayant.

1924 : L'autorégulation est centralisée. C'est La formula.

1927 : Les " don't " et " be care " : interdiction des blasphèmes dans les titres et sur les lèvres (God, Lord, Jesus, damned) de la nudité suggestive... Faire attention au drapeau, au viol, nuit de noce, baiser...

1930 : Le code Hays reprend les listes mais prend aussi en compte la réception : On ne juge plus seulement les ingrédients mais la saveur générale.

1934 : obligatoire, avec Joseph Breen à la présidence, du sceau de conformité sous peine d'amende ou exclusion des studios déjouer la légion de la décence morale.

De 1921 à 1934, il aura fallu quatorze ans pour marquer la frontière entre le bien et le mal, pour légiférer sur le contenu puis sur la réception.

En Iran, du temps du Shah, la censure interdit les écharpes rouges signe de communisme et interdit de montrer un Iran rétrograde.


Entre mars et septembre 1979, les huit mois du printemps Téhéran

La révolution rétablie la censure en janvier 1980. En novembre 1980, le premier texte de censure apparaît et la censure n'est établie véritablement qu'en 1982 et encore dans la plus grande incertitude quant à l'idéologie. Les cinéastes font alors systématiquement deux fins, l'une nationaliste, l'autre islamiste et choisissent en fonction de courant dominant du moment.

Jusqu'en 1996 des textes vagues de censure mais le film peut aussi être complètement interdit s'il ne respecte pas la morale islamique notamment si chevelure de femme ou représentation de l'ancien régime.

En 1996, le scénario fait l'objet d'une censure préalable dont el code est distribué aux seuls producteurs. La commission du scénario et celle du visionnement final sont deux commissions distinctes. Le scénario peut ainsi être amputé de coupes : au lieu d'une gifle, on demande à retourner avec des insultes du mari "tu es une impie, tu ne fais pas ta prière. Pas le droit de changer plus de 20 % des dialogues sauf pour Kiarostami car on reconnaît que ses films ne sont pas basés sur des scénarios.

De plus : examen de toute l'équipe technique et l'actrice principale n'a pas le droit de jouer plus de trois fois avec le même acteur car peur qu'une idylle se déclare entre eux

1998-2000. Sur les plateaux, deux commissaires, ceux des ministères de la culture et de l'information, vérifient qu'il y a bien deux maquilleurs, un pour les hommes un pour les femmes et pas d'idylle sur le tournage.
La surveillance des préceptes islamistes va jusqu'à la projection avec le rez-de-chaussée pour les familles et un espace pour les hommes et un pour les femmes


3/ les costumes

Aux USA : interdiction de la nudité complète même en silhouette. Déshabillé à éviter si non indispensable ainsi que nombril, les scènes de danse suggestives, les matières transparentes et translucides. Les décolletés sont mesurés avec interdiction de descendre à plus de 2 cm au-dessous du creux des seins

En Iran, corps, main et visage sont contrôlés. Interdiction de laisser transparaître le corps, la chevelure et au-dessus des poignets. Pas différents costumes car ce serait du gaspillage. Cravate et nœud papillon interdits sauf pour les médecins car on sait qu'ils ont fait des études à l'étranger ou les méchants. Les échantillons de tissus sont envoyés, les maquillages contrôlés

 

4/ La morale

Le port du Hedjab est obligatoire mais ce foulard est plus léger que le tchador. Interdiction de tout rapport tactile entre homme et femme ; délicat ne serait-ce que pour une scène de retrouvailles entre une mère et son fils. Un acteur et une actrice n'ont pas le droit de rester seuls dans une seule pièce. Kiarostami ne filme jamais l'espace privé. 1993 : Sarah (Dariush Mehrju) adaptation de la maison de poupée d'Ibsen utilise le voile du Hedjab pour l'intérieur et un changement avec le tchador pour marquer l'espace extérieur.

1996 : Leila (Dariush Mehrjui). Un couple bourgeois qui n'arrive pas à avoir d'enfant. L'acteur et l'actrice ne sont jamais dans le même plan pour pouvoir affirmer qu'ils n'ont pas été ensemble sur le plateau. Main de la femme dans le noir puis son visage entouré d'un halo noir.

Taiman 1992 (?). Effet à la Lubitsch devant la porte de la nuit de noce des chaussures. Dans les bas fonds de Téhéran un jeune homme est pris en charge par une femme plus âgée comment signifier l'ancien régime (couleur plus riche, voile plus léger, photo dans un cadre).

La nuit du renard, variation sur le degré d'érotisme.

 

5 / Influence de la censure sur l'esthétique.

Aux USA, la censure a favorisé une esthétique basée sur le fragment et l'ellipse, sur les mots d'auteur à double sens ainsi Mae West : "C'est un pistolet que vous avez dans le pantalon ou c'est parce que vous êtes très content de me voir " ou To be or not to be : " J'aimerais revoir un homme capable de larguer trois tonnes de bombes en deux minutes". En 1929, dans Le masque de fer, Constance et D'Artagnan ne peuvent pas s'embrasser. A la fin, le couffin tombe sur eux leur masquant le visage. Le baiser est suggéré par la main de Constance qui se crispe sur sa robe. Mise en scène des corps les plus sensuels.

En Iran, la censure impose de teintes grisâtres et marron. La lumière ne devant pas privilégier l'espace intime, presque tous les films se retrouvent éclairés avec la mauvaise lumière des néons. L'interdiction des contacts tactiles entre hommes et femmes impose des retrouvailles dans les seuls espaces publics où on s'attrape par le manteau. Une solution pourtant celle de Bashung ou du cercle de Jafar Panahi. Enregistrement sur la durée des corps avec le moins d'effet possible pour leur rendre leur caractère organique plastique par l'attention portée au poids, aux expériences sensorielles : respiration, sueur. Dans Le cercle de Jafar Panahi, la prostituée impose sa présence aux hommes.

 

Source : Agnès Devictor : Regard croisé sur la censure des années 20-30 aux USA et en Iran dans les années 80-90 dans le cadre des séminaires des cahiers du Cinéma, du Café des images et du CDN, le dimanche 25 mars 2007.

Bibliographie: