Le cinéma passe à table
Pourquoi
les scènes de repas sont-elles si souvent centrales dans le cinéma
? Parce quà travers la nourriture, on peut tout exprimer : la
psychologie des personnages, leur rang social, mais aussi leurs rapports au
corps, au désir, à la mort
Souvent, lacte de manger
renvoie à quelque chose de trouble et dinquiétant, révèle
des secrets ou bien les enterre encore plus profond. La cuisine est donc une
matière savoureuse pour le grand écran. Cest cette matière
quAnne Andreu décortique avec, au menu, des extraits de choix
: la fameuse scène des escalopes dAngel de Lubitsch, la machine
à manger des Temps modernes de Chaplin, le dîner amoureux dIn
the mood for love de Wong Kar-wai, les innombrables repas des films de Chabrol,
sans oublier la subversive Grande bouffe de Marco Ferreri. Le tout est relevé
par les commentaires des auteurs Noëlle Châtelet et Michel Sadler
(décrypteur de films par lart culinaire), et de réalisateurs
et acteurs fins gourmets : le vorace Gérard Depardieu, Claude Chabrol
commentant la scène de repas de Que la bête meure, Wong Kar-wai,
le Danois Gabriel Axel, auteur du Festin de Babette, son compatriote Thomas
Vinterberg, réalisateur de Festen
Dans ce festin documentaire, Anne Andreu explore toutes les facettes de la
cinégastronomie. Elle débusque les secrets tapis
derrière les grandes scènes autour de la nourriture, des plus
officielles (les repas familiaux, prétextes à célébrer
la communauté ou, au contraire, à dynamiter les règles
sociales) aux plus intimes (les corps à corps culinaires explicitement
érotiques, comme cette séquence de Tampopo où un couple
se passe un jaune doeuf de bouche à bouche jusquà
lorgasme). Dans certaines séquences, voire dans des films tout
entiers, manger devient un acte transgressif et agit comme un révélateur
de violence (ainsi dans le sulfureux Old boy de Park Chan-wook) ou de tendances
suicidaires (Si tu ne manges pas, tu ne mourras pas, dit lun
des personnage de La grande bouffe). Parfois, les scènes de repas sont
symptomatiques dune époque. Elles révèlent une
absence de communication, lapparition dun nouveau brassage social,
mais aussi un rapport obsessionnel à la nourriture, comme dans les
films italiens daprès-guerre. Un tour de table aussi plaisant
quinstructif.
Anne Andreu
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