Argent amer

2016

Genre : Documentaire
Thème : Ouvriers, exclus

(Ku Qian / Bitter Money). Avec : Ling Ling, Lao Yeh, Xiao Min, Chen Yuanzhen. 2h32

​​Xiao Min et Chen Yuanzhen, deux cousines originaires des campagnes du Yunnan, l'une de dix-sept ans mais dont le passeport n'en indique que 15 et l'autre, à peine plus âgée, discutent dans leur famille. Elles vont partir vers la ville de Huzhou, située à 200 kilomètres à l’ouest de Shanghai, où l'on recherche de la main d'œuvre pour les ateliers de confection. Elles prennent le bus, où elles rencontrent une jeune femme avec un bébé qui a fuit sa région après le tremblement de terre. C'est ensuite en train que s'effectue le trajet pour Huzhou. Les deux cousines sont logées plutôt confortablement dans une vaste chambre d'un immeuble.

Xiao Min travaille d'abord à la mise en sachet des vêtements tout juste cousus dans l'atelier de confection. Une ouvrière plus expérimentée, qui lui a indiqué la marche à suivre, quitte ensuite l'atelier à la nuit tombée. C'est Ling Ling, une femme d'environ 25 ans que son mari violent a jetée hors de leur maison. Elle vient plaider sa cause dans le couloir du sombre appartement d'un immeuble auprès de sa sœur et de son beau-frère. Ils refusent pourtant de prendre parti dans la querelle conjugale. Ling Ling  pense que son mari est trop sous pression depuis qu'il a acheté une boutique de confection. Ling Ling s'en va ensuite retrouver son mari qui la réprimande devant leurs amis. Ling Ling demande au débonnaire Lao Yeh de plaider sa cause auprès de son mari, d'obtenir un peu d'argent pour rentrer chez elle en prétextant qu'elle en a besoin pour offrir un cadeau à leur fils.

Les efforts de Lao Yeh restent vains. Il va retrouver sa chambre dans un immeuble surpeuplé, en face des ateliers de confection. Il partage sa chambre avec un ouvrier tellement saoul qu'il doit fuir les odeurs pestilentielles de l'alcool. Des ouvriers travaillent et discutent au son de musiques de variétés diffusées dans les ateliers. Le compagnon de chambre de Lao Yeh a décidé de demander son compte au patron. Il regrette pourtant de se séparer de sa voisine d'atelier qu'il aimerait emmener avec lui. Il hésite; manipule une grande paire de ciseaux pointus, puis alpague le patron pour qu'il lui règle ce qu'il lui doit. Celui-ci lui demande de revenir en discuter calmement le lendemain lorsqu'il ne sera plus ivre. Le lendemain, l'homme part.

Un autre ouvrier est aussi obligé de changer de patron car il est trop lent. Le sous-traitant qui l'emploie le payait à la pièce, mal donc. Mais, aujourd'hui, il ne peut même plus le garder car il a reçu une grosse commande qu'il doit rendre au plus vite. Il  a donc besoin d'ouvriers très rapides sur chacune de ses machines. Un autre ouvrier a renoncé aussi et s'en va loin de Huzhou en taxi. Une ouvrière se plaint d'être venue durant la saison froide. Maintenant, elle se trouve mieux mais constate qu'elle n'a rien économisé en travaillant. Les ateliers  fonctionnent six jours et demi par semaine, de 7h à minuit mais il n'y a pas de travail pour tous les ouvriers et ouvrières réfugiés dans les chambres-dortoirs que l'on peut sortir pour deux heures de travail seulement par jour.

Un petit patron pingre négocie le prix de la robe qu’il vend à l’employée qui l’a cousue et qui souhaite la garder comme cadeau puisqu'elle retourne dans sa famille.

Ling Ling est devant la boutique de son mari et l'aide dans l'expédition de ses vêtements vers son donneur d'ordre. Tous les amis sont là à mettre, sous la pluie qui tombe de plus en plus, tous les sachets de vêtement dans un immense sac plastique contenant plus de 800 pièces.  

Le producteur, Vincent Wang, raconte que Wang Bing a ressenti l'envie de filmer la ville-atelier de Huzhou, pendant le tournage des Trois sœurs du Yunnan, quand il voyait des jeunes revenir dans leur famille comme on rentre d’Amérique. Alors il est allé voir s'il y avait une réalité économique derrière ces signes de richesse. Ses sept opérateurs et lui ont investi Huzhou pendant 2 ans, accumulé 3 000 heures de rushes, examiné chaque soir les séquences enregistrées pour écrire le film en même temps qu’ils le tournaient, afin de savoir quelle personne il fallait continuer à suivre, quelle autre avait été découverte, qui pouvait-on laisser sortir de l’histoire.

La décision de Wang de suivre plusieurs personnes a pour conséquence qu'aucune ne nous émeuve vraiment. Ce défaut de personnalisation renvoie, dans un sens, au sujet même du film; des sujets anonymes, des engrenages sans valeur dans les roues du système économique chinois qui les engloutit et les utilise et dont ils émergent à peine. Huzhou est un purgatoire aux rues indistinctes où les migrants s'engouffrent dans des ateliers non réglementés, gagnant très peu d'argent. Il n'y a pas de joie, d'attente impatiente, juste une acceptation engourdie  d'une vie de survivant. Parce que Wang tient à son approche non interventionniste, la caméra observe à l'écart, se contentant de glaner négligemment ce qui peut être vu ou entendu avec parfois un peu d'humour (un ouvrier lui intimant le conseil d'aller dormir). Il n'est pourtant pas exclu, qu'à l'occasion, des personnages rejouent une scène pour la caméra.

Jean-Luc Lacuve, le 03/12/2015

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