Les invisibles
2004

Bruno vit dans son monde, en quête perpétuelle de nouvelles sonorités. Il compose de la musique électronique avec son ami Noël et signe un album avec une productrice.

Il oeuvre davantage à partir de sonorités captées, détachées, scanérisées, montées, samplées que sur l'obsolète schéma couplet-refrain. En passant ses nuits à enregistrer des voix, il finit par tomber raide dingue de l'une d'entre elles, se rend au rendez-vous que cette voix lui donne, accepte de faire l'amour dans le noir à une femme qui n'est qu'une voix et dont il ne connait pas l'identité.

Ce jeu se répétant, et son obsession mentale grandissant pour cette autre chair, cette chair invisible que la caresse ne suffit pas à déshabiller, Bruno entre dans une dimension nourrie de sa propre folie.

De ces brèves rencontres, il ne lui reste que des enregistrements venant nourrir ses fantasmes et son inspiration créatrice. Il intègre ainsi à sa musique les soupirs, les mots d'amour, les cris de plaisir de Lisa comme pour mieux sublimer encore cet amour impossible.

Si le developpement d'une histoire d'amour en parallèle à la construction d'un film est fréquent au cinéma, il l'est beaucoup moins avec l'élaboration d 'une oeuvre musicale, a fortiori d'une composition électro-acoustique. Au mépris de toute facilité sentimentale, Les invisibles coupe court, sèchement et radicalement au trois-quarts de son déroulement, à l'obsession sexuelle et amoureuse dans lequel s'était abandonné son héros pour se conclure sur la création d'une oeuvre musicale très convaincante dont on avait suivi en parallèle l'élaboration et la quête depuis le départ.

Dans One plus One, Jean-Luc Godard filmait les répétitions des Rolling Stone mais l'inspiration était déjà là. Godard filmait la mise en forme de celle-ci et restait enfermé dans le studio avec les musiciens.

Les invisibles aussi traite de l'enfermement. L'appartement de Bruno est une première boite, insonorisée, coupé du monde extérieur dans laquelle n'entrent que les bruits contrôlés par le musicien. Le bureau de la productrice est une seconde boite, la chambre d'hôtel une troisième et le studio d'enregistrement une quatrième. Si le monde extérieur entre en Bruno c'est sous contrôle, micro pointé vers l'appartement des voisins, l'ouverture d'un portail ou le bruit des pas sur les feuilles.

Mais ce sont surtout ses rencontres sexuelles avec Lisa qui sont placées sous le signe de l'écoute. Très sensuelle, la voix mouillée de la jeune femme attise un désir qui en demande toujours un peu plus. A Bruno comme au spectateur seront donné quelques plans gagnés sur l'ombre d'une photographie traitée à la limite de l'obscurité. La lumière ténue des trois séquences s'ouvre enfin sur Lisa surprise au matin dans sa robe rouge et son visage tout juste réveillée. La règle du jeu ayant été rompue, Bruno, après une dernière étreinte, est condamné à n'en jamais voir davantage.

A s'emplir la tête de sons sans voir le monde et celle qu'il désire, il est probable que la paranoïa guette. Pour d'autres raisons les héros de Blow out (De Palma, 1981) ou de Conversation secrète en étaient aussi victimes.

La contrepartie de l'enfermement mental débouche ainsi sur le fantasme qui prend la forme de Monsieur William dont Thierry Jousse affirme qu'il est un décalque du chanteur Cristophe mais qui ne peut aussi manquer d'évoquer L'homme mystère du Lost Highway de David Lynch, dont le héros est aussi un musicien, voir le cow-boy de Mulholland drive.

Bien que très français dans le choix de ses acteurs, de leur phrasé, le film aborde aux rivages du film mental plutôt réservé, excepté Alain Resnais, aux anglo-saxons : Hitchcock, Lynch ou Stanley Kuckick. Les scènes de déambulation devant les sex-shops ou dans le club échangistes évoque les fantasmes de Tom Cruse dans Eyes wide shut. Réelles ou fantasmées, il est impossible de déterminer le statut des interventions de monsieur Williams. L'état de délabrement mental et les coups reçus conduiraient à opter pour la seconde solution.

Les invisibles se révèle encore plus comme un grand film mental, dans sa seule grande scène d'extérieur. Pour une fois, Bruno accepte une position du metteur en scène. Il contrôle sa place au-dessus de l'école et l'entrée dans le champ de Lisa qui vient y conduire son petit garçon. Un seul regard échangé entre eux dans cet espace suffit pourtant à leur faire comprendre qu'il n'y a rien à en attendre pour eux. Né dans le cerveau de Bruno, le désir n'a plus qu'à être sublimé dans la réalisation de l'œuvre musicale.

A la fois ange gardien et gardien du temple -de la création de Bruno-, le concierge interprété par Michael Lonsdale flotte aussi à la frontière du réel et du fantasme. C'est lui qui, en fredonnant l'air de Pierre et le loup, permet à Bruno d'embrayer sur la voie sans doute fantasmée de monsieur William.

Erudit incollable sur le jazz, il est un passeur entre cette musique et celle plus actuelle de la musique électro-acoustique mais qui fonctionne aussi sur l'improvisation et la reprise de standards -voir la désinvolture de Bruno l'égard du recyclage dans sa première scène avec la productrice. Avec le personnage du concierge, présent et passé se mélangent un peu plus dans un intemporel qui est la marque du film : l'univers mental s'ingéniant à reconstituer les différentes époques dans un grand tout recyclant aussi bien la fin du vingtième siècle (les réseaux téléphoniques, les sex-shops) que le début du vingt-et-unième (enregistreur numérique). Grand enfant obstiné et têtu, le concierge est aussi un Bruno plus âgé, double virtuel de celui-ci s'il n'avait pas trouvé l'inspiration.

Seule Carole Stevens, la productrice, assume énergiquement son rôle d'accoucheuse du réel. Elle ne paraît avoir aucune chance avec Bruno qui la tolère et l'accepte faute de mieux. Carole finit cependant probablement par gagner : son reflet la glace du studio, lors du plan final, apporte aux musiciens qui répètent la garantie que leur création est bien réelle et sera partagée par le monde extérieur. Venue par le fantasme, la musique est dorénavant médiatisée par la productrice pour accomplir son chemin dans le réel.

Parcouru de bout en bout par le désir de maîtrise d'un espace mental, Les invisibles laisse entrer une part de réalité plus charnelle avec le personnage de Vanessa. Son monologue sur les motivations de sa participation au réseau s'avère très touchant, entre vulgarité revendiquée et finesse pleine d'ironie. Elles sont bien loin de l'univers mental de Bruno, monolithique et rétif à l'humour : il ne perçoit pas la méprise de Lisa sur son essoufflement lorsqu'il répond pour la première fois au téléphone après avoir cherché fébrilement un second appareil en remplacent du premier casé dans la précipitation suite au premier appel de la jeune femme.

Jean-Luc Lacuve le 21/06/2005

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Avec : Laurent Lucas (Bruno), Michael Lonsdale (le gardien), Noël Akchoté (Noël), Lio (La productrice, Carole Stevens), Margot Abascal (Lisa), Eva Ionesco (Vanessa), Jean-Pierre Léonardini (Monsieur William). 1h25.