Suzanna Andler

2021

D'après la pièce de Marguerite Duras. Avec : Charlotte Gainsbourg (Suzanna Andler), Niels Schneider (Michel), Nathan Willcocks (Rivière), Julia Roy (Monique), Sandrine Rivet (voix de Marie-Louise). 1h31.

Acte 1. Sur la cote d’azur, près de Cassis. Une femme, Suzanna Andler, 40 ans est venue louer une villa pour le mois d’aout. Celle qu’elle vise plonge directement sur une crique est belle et vaste, assez pour accueillir les nombreux amis qui viendront les rejoindre, elle son mari, Jean, et leur trois enfants. M. Rivière, l’agent immobilier, la connait bien puisqu'il lui louait depuis des années une autre villa non loin d’ici. Il lui propose de venir diner chez lui dans sa famille. Il lui dit aussi qu’on la vue sortir la veille de l’hôtel de Paris avec un homme qui n’était pas son mari. Suzanna acquisse, elle a beaucoup bu la veille. Et puis comme Rivière la complimente, sur elle-même, ses enfants, son mari. Elle lui dit être « une des femmes les plus trompées de la Côte d'Azur » Rivière se déclare surpris, sans grande conviction.

Suzanna hésite et demande à rester dans la villa jusqu'à la fin de l'après-midi. Elle lui dira alors si elle loue ou non. Elle appelle chez elle et Marie-Louise qui garde leur dernier enfant, âgé de neuf ans lui déclare que Jean est parti pour le week-end sans dire ou il allait mais en laissant un téléphone ou el joindre. Suzanna ne veut pas qu’on le dérange mais confiante dans le fait qui appellera pour demander des nouvelles de la petite demande à marie-louise de lui dire alors de la rappeler. Suzanna consulte une bande dessinée qui trainait sur le canapé.

Désœuvrée et fatiguée de sa soirée précédente, elle s’est endormie et est réveillée par Michel, son amant, qui s'inquiète qu’elle ne l’ait pas rejoint à hôtel à 13 heures comme cela était prévu. Suzanne lui dit avoir visité la maison et même le hangar à bateaux pour faire son choix. Michel croit qu'elle lui ment et qu'elle a dormi après avoir lu la bande-dessinée. Suzanna persiste dans le mensonge. Michel n’insiste pas. Il voudrait qu'elle loue la maison maintenant et qu'il partent à Cannes passer les deux jours suivant comme cela était prévu. Suzanna insiste pour rester jusqu'a 18 heures après l’appel de son mari qui décidera ou non s’il veut dépenser deux millions de francs pour cette villa. Michel a eu peur qu'elle ne soit partie qu'elle ne veuille plus de lui. Il est seize heure, il viendra la chercher à 18 heures.

Acte 2. Suzanne discute avec Monique sur la plage déserte. Monique lui dit qu’on l’a vu avec un autre homme que son mari. Suzanna acquiesse...

Chez Marguerite Duras, romans, théâtre et films se nourrissent les uns des autres, offrent ratures et compléments et, à ses personnages, des variations différentes sur des situations de départ semblables : amours incertaines, départ de l'être aimé, ravissements et désespoir chez des êtres finalement assez banals et donc universels, tentant d'échapper à la perte par un discours incantatoire.

Suzanna Andler est ainsi d'abord une pièce de théâtre en quatre actes de Marguerite Duras, écrite pour Loleh Bellon et publiée en 1968 aux éditions Gallimard. Suzanna Andler est créée le 6 décembre 1969 au Théâtre des Mathurins. En 1977, Marguerite Duras l'adapte au cinéma en s'affranchissant beaucoup du texte et de certains personnages sous le titre Baxter, Vera Baxter. Claudine Gabay jouait Vera Baxter alors qu'ici Charlotte Gainsbourg joue Suzanna Andler. Niels Schneider reprend le rôle de Michel Cayre dévolu en 1977 à Gérard Depardieu. Julia Roy celui de Monique Combes (Noëlle Chatelet en 1977). En 1980, Marguerite Duras écrit Vera Baxter ou les plages de l'Atlantique, semblant ainsi réecrire une troisième fois le destin du personnage.

La quatrième version de Suzanna Andler

Pourtant, en 1994, peu avant sa mort, Marguerite Duras converse avec Benoît Jacquot à propos de Suzanna Andler. Il lui demande pourquoi elle ne veut plus entendre parler de sa pièce alors que, pour lui, c'est du "Boulevard Racinisé". Duras lui demande alors pourquoi il n'a jamais adapté un de ses textes alors qu'ils sont amis, et justement pas celui-là qu'il aime. Benoît Jacquot lui en fait la promesse qu'il tient aujourd'hui.

Benoît Jacquot entretient en effet une relation amicale forte avec Marguerite Duras depuis que celle-ci cherchait quelqu’un pour l’aider à entreprendre ses films à venir, un “bras droit” disait-elle. Marguerite Duras n’aimait pas les films qu’on avait tiré de ses livres (Barrage contre le Pacifique, Le Marin de Gibraltar, Dix heures et demie du soir en été, Moderato Cantabile…). Parfois elle aimait Hiroshima mon Amour, mais pas forcément. Elle a donc pris son taureau par les cornes, pour faire elle-même La musica (1967), puis Détruire, dit-elle (1969) et Jaune le Soleil (1971). En 1972, elle sollicite Benoît Jacquot qui aimait beaucoup ses films, pour être ce "bras droit". Il l'aide à réaliser trois films, Nathalie Granger (1972), La Femme du Gange (1974), India Song (1975). Ensuite Benoît Jacquot a fait ses films et Duras a réalisé seule Le Camion (1977), Navire Night (1978), Agatha ou les lectures illimitées (1981).

Marguerite Duras a toujours pratiqué un cinéma mental où les actions physiques des personnages comptent peu par rapport à leurs dialogues. Benoît Jacquot respecte à la lettre le texte de la pièce, même s'il lui ajoute quelques répliques et modernise le contexte (le 212 remplacé par un numéro de télaphone classique même si marqué à la dymo. Suzanne porte une robe d'un modèle récent signé Anthony Vaccarello présenté dans la collection de prêt-à-porter printemps-été 2019-2020 de Yves Saint Laurent). Le film se déroulant sur une journée, la lumière change, le bruit des vagues disparaît, revient et parfois se fait entendre une flûte orientale.

Benoît Jacquot centre sa mise en scène sur le visage de Charlotte Gainsbourg, souvent pris pour lui-même dans une émotion pure, déterritorialisé par rapport à son contexte spatio-temporel. Il exprime ainsi parfois le trouble (flou de l'arrière-plan) ou l’émotion quand le gros-plan surgit soudain. Les travellings circulaires lors de la conversation avec son mari appuient son sentiment d'être perdue, sans repère. Où ira-t-elle ?

Analyse à venir, après le Ciné-club du jeudi 17 avril.