Tony Childress, acteur-réalisateur, met la dernière main à son film sur la vie du Christ, qu'il a intitulé « Ceci est mon sang ». Lors de la dernière prise, Marie Palesi, l'actrice principale incarnant Marie-Madeleine, se sent vidée de toute énergie, et elle reste seule à Jérusalem, s'embarquant dans un voyage spirituel. qui la mènera vers l'illumination.

Tony son metteur en scène et acteur principal rentre seul aux USA faire le montage de son brûlot et espère bien susciter des polémiques virulentes lors de sa sortie en salles.

Theodore Younger présente quant à lui une émission hautement passionnante (tendance le jour du seigneur sous prozac) dans laquelle des spécialistes débattent de la couleur des sandales de Marie-Madeleine ou des techniques de lavages des pieds avec ou sans paletot.

Sans la savoir, c'est la magie du cinéma, tout ce petit monde va bien entendu interagir un moment donné, le tout bien imbibé d'eau bénite et d'enfoncement de portes ouvertes.

L'attrait d'Abel pour les choses de la religion s'il n'est pas neuf commence à sentir le roussi. Son ambition semble être de faire un film à message qui répondrait à La Passion du Christ de Mel Gibson et dont la substance pourrait être : rien ne sert de chercher à expliquer les aberrations qui pullulent dans la bible, la foi est au-delà de ces contingences, dieu est amour, dieu est à l'intérieur de nous.

Qu'importe alors le texte sur lequel on s'appuie. Pour évoquer Marie Madeleine, caricaturée en putain dans les Évangiles canoniques, Abel Ferrara préfère les Évangiles apocryphes (textes coptes découverts en 1945 en Haute-Egypte). Elle n'a jamais été prostituée, elle fut la compagne de Jésus, à ce titre qualifiée de "pécheresse", et lorsqu'elle vint dire aux disciples ce que le Christ lui avait révélé, certains (André et Pierre) doutèrent qu'une femme ait pu être intermédiaire de secrets qu'eux-mêmes ignoraient.

La première séquence, celle où Mary assiste à la découverte de la résurrection du Christ est tout à fait remarquable et rappelle La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese qui s'attachait à faire coexister naturel et surnaturel dans la même scène.

Dès la fin du tournage pourtant les choses se gâtent : de l'invention formelle due à la coexistence des deux mondes - qui fait le prix des films de Ferrara qu'ils soient policiers ou fantastiques- on passe au symbolisme bien explicatif : la lourde pierre tombale n'est dans la réalité qu'un polystyrène léger. Il va alors sans dire que Mary va refuser la vie légère que lui propose son metteur en scène.

Mais pour tenir quel discours ? On est bien loin de L'Évangile selon Matthieu de Pasolini. Le réalisateur italien avait préféré cet évangéliste à Jean, le plus visuel, choisi par Scorsese via le livre de Kazantzakis, pour la virulence de son discours et la puissance de ses harangues. Ici, l'évangile de Mary ne dépasse pas une vision gentiment humaniste et féministe. Celle-ci est certes honorable mais ne produit pas grand chose. On est bien en peine de savoir ce qui a bien pu réconforter Marie Palesi en Israël si ce n'est de déjeuner à toutes les tables.

Ferrara a beau convoquer des théologiens pour soutenir l'Évangile de Mary, texte répudié par un évêque, un homme, qui aurait pour auteur Myriam de Magdala, son hétérogénéité avec les quatre autres évangiles frappe dans les quelques scènes montrées par Ferrara notamment avec les quatre Marie accompagnant les apôtres à la pêche sous le soleil ou lorsque ce n'est plus Marie Madeleine qui lave les pieds du Christ mais celui-ci qui le fait pour l'ensemble des apôtres en enlevant benoîtement son paletot.

La seule scène convaincante, celle de la résurrection, est la seule conforme aux quatre évangiles. A aucun moment, le film ne porte une spiritualité assez forte pour nous faire croire que les quatre évangélistes auraient menti sur le rôle de Marie-Madelaine. Celle-ci, comme l'explique Daniel Arasse, n'est d'ailleurs pas un personnage des évangiles mais une figure composite, établie tardivement à partir de trois femmes de la bible et récupérée par l'église catholique.

Le parallèle esquissé entre la violence urbaine (très surprenante scène d'attaque de la voiture) et la violence terroriste est délaissé au profit du message parfaitement éculé de la recherche de l'accord avec soi-même, du retour à la hiérarchie normative des valeurs (dans l'ordre : famille - travail - plaisir). D'où l'utilisation d'images d'archives très connues (l'enfant palestinien, pourtant protégé par son père, tué par des balles israéliennes puis attentat palestinien chez des juifs) mises en parallèle avec l'abandon par Théodore de sa famille.

Ferrara échoue triplement : son discours chrétien est pauvre, normatif et convenu, bien loin de celui de Pasolini ; son invention formelle bien loin de celle de Scorsese et sa liaison entre le sacré et monde contemporain vouée à une imagerie de l'enfer (Théodore hurlant dans le noir après avoir traversé des corridors souterrains) bien loin de la beauté cosmique et étrange de Je vous salue Marie de Godard.

Le thème de l'œuvre dans l'œuvre, de l'actrice qui ne peut plus se débarrasser de son rôle, puis du metteur en scène soudain ébloui par son oeuvre (c'est probablement le sens de la scène ou Tony Childress croit comprendre quelque chose en voyant son film, enfermé dans sa cabine de projection sous la menace d'une bombe), n'est pas traité non plus au profit (?) de la contrition de Théodore.

Trop lourd, trop directement explicatif de ce qui restait métaphorique dans ses précédents films, Mary est probablement le film le moins inspiré de Ferrara.

Jean-Luc Lacuve le 24/12/2005.

 

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Mary
Genre : Film biblique

Avec : Juliette Binoche (Marie Palesi), Matthew Modine (Tony Childress), Forest Whitaker (Theodore Younger). 1h23.

2005
Thème : oeuvre dans l'oeuvre