143 rue du désert

2019

Avec : Malika, Chawki Amari et la voix de Hassen Ferhani. 1h45.

En plein désert algérien, dans sa buvette au 143 rue du désert, une femme assise, âgée de 74 ans, Malika, seule au bord de la route de Tamanrasset, à dix heures d’Alger vend cigarettes, eau et sert le thé, le café ou une omelette à ceux qui s'arrêtent. "J’accepte ce que Dieu me donne" dit-elle pleine d'esprit à un chauffeur très croyant qui l'encourage à rester là le plus longtemps possible. Elle accueille chauffeurs routiers déprimés par la hausse du prix de l’essence, des imams, des migrants, des militaires, une touriste polonaise à moto, un groupe de musiciens en tournée, un homme qui, soi-disant, recherche son frère. « Les gens mentent mais ils ne savent pas mentir », réagit Malika qui a inventé pour lui la supposée mort de sa fille. Le passé ressurgit pourtant ainsi ces accusations de ramener de l’alcool et des femmes, le rejet de sa différence et de sa liberté de ton. Malika ne veut pas partir, pas même quand sa famille lui propose l'hospitalité. Malika est toujours dans son café, l’irruption de la station service à la fin du film l’affecte un peu mais Malika en a vu d’autres…

Le monde de Malika est menacé; quelque chose de profond va se perdre; la trace d'un pays intelligent qui aime l'écoute et le dialogue. Dans ce road-movie inversé où tous les conducteurs viennent à la buvette de Malika, reine du désert, réel et fiction montrent une agora de la démocratie en action.

Un road-movie inversé

Hassen Ferhani déclare dans le dossier de presse : "J’ai fait plusieurs fois la route en Algérie, notamment vers le Sud, pour trouver des lieux, des personnages, des histoires… Lors de l’un de ces voyages, j’étais accompagné d’un ami, l’écrivain Chawki Amari. Nous sommes partis dans un long périple qui nous a menés d’Alger aux Hauts-plateaux, puis à Aïn Sefra et, de là, dans une bonne partie du sud-ouest algérien. On a tracé vers le centre du Sahara pour rejoindre la Nationale Une qui relie Alger à Tamanrasset. Nationale Une, c’est aussi le titre d’un livre de Chawki qui épouse la forme romanesque. Mais, à l’époque, je ne savais pas si ses personnages de son récit étaient réels ou pas. Pour moi, l’un d’entre eux, Malika, était au bord de la case «fantasme littéraire». Dès que je suis entré chez elle, j’ai su que mon film était là, que c’était «elle», cette dame de 74 ans qui avait décidé d’ouvrir une buvette au milieu du désert.

L’idée m’est venue qu’on pouvait faire, ici, un road-movie inversé. Une idée paradoxale en apparence, car, normalement, c’est quoi un road-movie ? Un film qui se déroule sur une route. Et là, on était dans un endroit qui se trouve sur la route, qui existe par la route, pour la route et pour les routiers. Ainsi même quand un accident sur la route arrive sur la route, la caméra reste distante, ne quitte pas l’ancrage de la masure de Malika.

J’ai aimé ce lieu simple qui abrite tant de choses, en plus du charisme et de la force de cette femme, qui se tenait là, dans l’un des plus grands déserts du monde. C’est inouï ce qui peut se dire et se produire dans un espace de 20 m2, comme échoué au milieu de nulle part ou plutôt "de toutes parts". Car, contrairement à ce qu’on croit, le Sahara n’est pas un endroit désert. Il est très vaste, il paraît très vide mais ce n’est pas le cas. On y vit, on y travaille, on y voyage. Il s’y passe tant de choses. Aussi, j’ai pu me rendre compte que le relais de Malika se situait quasiment au cœur géographique de l’Algérie. C’est ce que je recherche dans mon cinéma. Des lieux qui concentrent des atmosphères qui leurs sont propres et qui rassemblent des gens qui viennent de toute l’Algérie. Là il s’agit de ceux qui la traversent pour gagner Tamanrasset à l’extrême sud ou Alger à l’extrême nord.

Malika est une reine

Deux mois après son voyage inaugural, le réalisateur est revenu avec un ami ingénieur du son. Malika disait aux routiers qui entraient «c’est mon film»! «Ils font un film sur moi et sur la route». Au fil des jours, elle me proposait de la filmer ici ou là. Par exemple, la séquence où l’on voit Malika se réveiller dans le désert vient d’elle et d’une fois où elle a dit: «tu ne m’as pas encore filmée allongée sur le sable ? Allons-y !».

En arabe, Malika signifie reine. Et en effet, Malika est connue à des centaines de kilomètres à la ronde, elle connaît tous les routiers, leurs trajets, leurs histoires… Elle est ce lieu ! Pour les routiers, Malika est comme une balise dans la mer, un repère mental, elle apaise les solitudes, elle écoute comme une mère ses enfants revenus lui rendre visite, elle conseille des âmes qui ont besoin d’écoute. Malika est une sainte «profane» dans son mausolée. La buvette de Malika est une agora de démocratie. Celle d'une Algérie qui fut belle mais fut "trahie pour de l’argent".

Un documentaire comme un entonnoir pour la fiction

Hassen Ferhani et son ingénieur du son sont restés deux mois avec Malika, attentifs à capter le théâtre de la vie qui se déroulait autour d'eux. Ensuite il y a le travail d’écriture : du cinéma direct, de la mise en scène, du réel, un brin de western, mais aussi un film de route. La deuxième moitié du film est plus onirique, nous glissons doucement avec Malika vers le mystique, le rythme du film change et le café de Malika devient un entonnoir où toute forme de fiction est possible. Pour Hassen Ferhani, la différence entre un long-métrage de fiction et un documentaire tient seulement dans la base de travail. Dans le premier cas, il y a un scénario écrit à l’avance et, dans le deuxième, le scénario s’écrit en tournant. Dans le documentaire, la matière du réel détermine le récit. Ainsi, après avoir déclaré que l'homme à la recherche de son frère ne sait pas mentir, elle lui invente la mort de sa fille puis improvise avec Chawki Amari, l'auteur de Nationale 1, un dialogue à la fenêtre grillagée, comme s'ils étaient dans le parloir d’une prison.

Des plans fixes sur la beauté du désert, la station-service en construction, une lampe allumée dans la nuit quand Malika écoute la radio ; pas de musique pour entendre le trafic et le vent, ou bien le silence. Mais parfois aussi la musique se déchaîne : “Qu’Ran” de Brian Eno et David Byrne ou un chant traditionnel amazigh a capela de Taos Amrouche.

Jean-Luc Lacuve, le 1er juillet 2021 (source : dossier de presse)