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Grève à Saint-Ouen

1908
Grève à Saint-Ouen
Paul-Louis Delance, 1908
Huile sur toile,  127,3 x 192,5 cm
Paris, Musée d'Orsay

Dans les sujets extrêmement divers qu’il traite, Paul Delance privilégie une représentation à forte valeur symbolique. Ce tableau n’y échappe pas. Sa mise en scène est totalement centrée sur le drapeau rouge : il est l’axe de la composition comme de la manifestation. Sa couleur est exaltée par celle verte et complémentaire du fond. Surtout il relie les générations, et c’est dans ses plis que sont élevés les enfants.

Ce tableau témoigne certes du climat social tendu de ces années 1904 à 1907, il en souligne aussi les violences et les options radicales. Une nouvelle phase de l’industrialisation et du mouvement ouvrier est inaugurée.

L’événement relaté par Delance n’est pas connu avec précision. Il est toutefois aisé de déceler l’origine du long cortège qui surgit de l’horizon hérissé de cheminées d’usines, à droite : deux corbillards dont on voit émerger les dais et les cochers de part et d’autre du drapeau central. L’hypothèse est qu’il s’agit de l’enterrement de deux ouvriers tués lors d’une manifestation. Pendant que les manifestants crient ou chantent à droite, d’autres s’inclinent à gauche au passage des corbillards qu’illuminent les rayons du soleil perçant le ciel gris.

Mais le peintre relègue l’événement au second plan et laisse toute la place au vieil ouvrier porte-drapeau et plus encore, parce qu’ils regardent le spectateur, à la jeune mère et à son enfant. Cette participation des vieillards, des femmes et même des bébés est attestée dans toutes les grèves et les manifestations ouvrières au tournant du siècle.

Ville située dans la banlieue industrielle du nord de Paris, Saint-Ouen compte au début du XXe siècle de nombreux ateliers métallurgiques et des entreprises de divers secteurs (fabriques de cirage, imprimeries, construction automobile…). Le mouvement social y est anciennement enraciné et s’appuie sur la tradition de sociabilité de l’artisanat bien plus vivante que dans la grande industrie comme au Creusot. La conscience politique y a même permis l’installation entre 1887 et 1896 d’une des premières municipalités socialistes révolutionnaires.

A la vague de grèves et à la poussée syndicale spectaculaire que connaît toute la France dans les années 1904 à 1907, la population de Saint-Ouen apporte bien sûr sa participation : plus particulièrement en 1907, ce sont les boulangers et les gaziers, puis, au début de 1908, c’est au tour des terrassiers du chantier du métro parisien. La grève est toujours scandée de manifestations et de meetings, de chants révolutionnaires et de drapeaux rouges, brandis pour provoquer le pouvoir en place qui l’a interdite.

Cette agitation entraîne parfois des violences mortelles : des patrons ou la troupe tirent sur les manifestants, faisant des morts comme à Cluses en 1904, à Longwy en 1905 ou à Courrières après la catastrophe de 1906.

Tableau présenté lors de l'exposition Les villes ardentes. Art, travail, révolte 1870 - 1914 au Musée des Beaux-Arts de Caen du 11 juillet au 22 novembre 2020.

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