À l’écoute de l’eau et de ses mystères, Gaston Bachelard entraîne son lecteur dans une superbe méditation sur l’imagination de la matière. Son domaine s’élargit, le philosophe se laissant davantage guider par les images des poètes, s’abandonne à sa propre rêverie. Des eaux claires, brillantes où naissent des images fugitives, jusqu’aux profondeurs obscures, où gisent mythes et fantasmes.

Avec L’eau et les rêves, la méthode de Bachelard s’assouplit — il ne s’agit plus d’une psychanalyse, mais, comme l’indique le sous-titre, d’un "Essai sur l’imagination de la matière"—, en même temps que son domaine s’élargit et que le philosophe se laisse davantage guider par les images des poètes, s’abandonne à sa propre rêverie. L’ouvrage suit une progression vers la profondeur, vers la substance. Commençant par les images qui "matérialisent mal", les eaux claires, brillantes, qui donnent naissance à des images fugitives et faciles, Bachelard aborde ensuite les eaux dormantes, en utilisant particulièrement les passages de l’œuvre de Poe où revient le thème, chez lui obsessionnel, de l’eau lourde, de l’eau de mort, ce qui le conduit au fleuve des morts (complexe de Caron), au noyé qui flotte (complexe d’Ophélie). Dans les "eaux composées", Bachelard traite de l’équilibre des liqueurs, de l’eau qui brûle, de l’eau pénétrée par la nuit, de la terre imbibée d’eau. Remontant vers les archétypes symboliques, il montre l’eau, le liquide comme nourrissants, abreuvants et souligne leur caractère maternel, féminin. L’eau est aussi lustrale, moyen de purification ; il existe une "morale de l’eau". Deux chapitres, consacrés à la "suprématie de l’eau douce" et à l’"eau violente", précèdent la conclusion qui évoque l’eau murmurante, l’eau qui parle.

Ce volume contient :

CHAPITRE I
Les eaux claires, les eaux printanières et les eaux courantes.
Les conditions objectives du narcissisme. Les eaux amoureuses.
CHAPITRE II
Les eaux profondes, les eaux dormantes, les eaux mortes. "L'eau lourde" dans la rêverie d'Edgar Poe.
CHAPITRE !!!
Le complexe de Caron. Le complexe d'Ophélie.
CHAPITRE IV
Les eaux composées
CHAPITRE V
L'eau maternelle et l'eau féminine
CHAPITRE VI
Pureté et purification. La morale de l'eau
CHAPITRE VII
La suprématie de l'eau douce
CHAPITRE VIII
L'eau violente

CONCLUSION
La parole de l'eau


Dans l'introduction intitulée Imagination et matière, G. Bachelard précise que «Les forces imaginantes de notre esprit» sont de deux types :

1 – Celles qui s'émerveillent du nouveau, du pittoresque et de l'inattendu appelées « L'imagination formelle »

2 – Celles qui creusent le fond de l'être ou « L'imagination matérielle ».

L'ouvrage est présenté par l'auteur comme d'une part « une étude philosophique complète de la création poétique » et d'autre part un projet de « renouveler la critique littéraire […] qui ne veut pas se borner au bilan statique des images [et qui] doit se doubler d'une critique psychologique qui revit le caractère dynamique de l'imagination en suivant la liaison des complexes origines et des complexes de culture.» Le projet de Bachelard est une interrogation de la critique littéraire qui se limite à la description des images poétiques sans avoir la possibilité d'aller au-delà des aspects formels de la poétique. L'auteur cherche à sonder la construction profonde des images, il va au-delà de la légèreté de la forme pour tenter « de peser une matière» inconsciente, qui puise son emprise dans la profondeur du créateur.


chapitre : Les eaux claires, les eaux printanières et les eaux courantes. Les conditions objectives du narcissisme. Les eaux amoureuses

L'auteur présente et analyse les caractéristiques des images liées à l'eau. Elles sont non constantes, non solides par opposition aux images fournies par la terre et les cristaux et la vigueur des images fournies par le feu. Les images de l'eau superficielles n'enchaînent pas, ne réveillent pas en nous l'émotion profonde, elles sont fugitives. Elles sont dans le type des images formelles. « L'imagination matérielle de l'eau est toujours en danger » écrit l'auteur face à l'imagination matérielle de la terre et du feu. C'est pour cela qu'«une psychanalyse des images de l'eau est donc rarement nécessaire puisque ces images se dispersent comme d'elles-mêmes.» L'auteur qualifie cette création de « poésie de reflets.» Cependant, d'autres formes de l'eau sont plus importantes selon l'auteur. Elles ont davantage d'attraits, d'insistances, de consistances. Ce sont des rêveries matérielles et profondes qui interpellent notre être intime à s'engager davantage à fond, parce que l'imagination rêve aux actes créateurs. Le résultat est que « l'eau s'alourdit s'enténèbre, s'approfondit, elle se matérialise.»

Dans le chapitre : La suprématie de l'eau douce, Bachelard nous propose de nous intéresser, à des images matérielles plus ou moins humanisées, c'est-à-dire rêvées, car si le rêve s'attache à la réalité, il la sublime. Il faut une imagination sans cesse inventive pour atteindre cette aptitude à donner des images matérielles, qui dépassent les formes et atteignent la matière elle-même.

Les images ont un caractère inactif c'est pourquoi il propose de remplacer le terme«images» par celui de « imaginaire». En effet, l'imaginaire est doté d'un dynamisme qui confère aux images -statiques et figées- l'action. D'où cette interaction qui caractérise le besoin profond de sentir directement le matérialisme des choses.

L'eau douce supplante l'eau de la mer, dans la mesure où elle provoque instinctivement le besoin du plaisir de boire. En effet, bien que l'eau de mer symbolise l'origine, et la mer nourricière, c'est l'eau douce qui symbolise la vie: les plantes appellent la pluie; l'homme aussi appelle la pluie.

L'eau douce rafraîchit et désaltère. Elle est liée intimement à la rêverie. Elle est douce et adoucit. Elle calme la soif et les blessures. Par opposition à l'eau salée qui déshydrate et irrite.

L'eau douce nourrit et provoque la rêverie liquide, de la boisson première, à savoir le lait. Elle gardera toujours ce privilège dans la rêverie des hommes.

L'eau des sources est féminine, car elle est associée au trident, qui a des connotations masculines: il vibre quand il sent l'eau des sources (verge de Jacob) .

L'expérience directe de l'eau est primitive et primordiale. Elle remonte aux origines: Poséidon, dieu de la mer, était d'abord dieu des nuages et de la pluie. Il descend sur terre avant d'aller se réfugier dans la mer.

Dans plusieurs mythologies locales, Poséidon signifie dieu de la végétation , qui est liée à l'eau.

La mer elle-même, océan,«Okéanos» signifie étendue d'eau douce, aux extrémités du monde.

Il faut rappeler ici que c'est une perversion qui a salé l'eau de la mer (conte chinois/ japonais: le moulin à sel).

Transition: La mer, la haute mer, quant à elle, elle n'est appréhendée que par les récits de voyage. Le récit, c'est-à-dire le conte, fabule l'expérience. Le conteur amplifie pour impressionner, or c'est justement son expressionnisme qui nuit à l'impression du rêve, ce rêve qui est provoqué par l'imagination matérielle.

Chapitre: L'eau violente

Cependant, Le contact direct avec la mer va se réaliser par la nage, par la colère ou par le jeu.

Pour ce qui est de la nage, Bachelard s'appuie sur l'expérience d'Edgar Poe et sur celle de Charles Swinburne:( poète anglais 1837 -1909 sa poésie a suscité le scandale en raison de ses références récurrentes au sadomasochisme, au lesbianisme, au suicide…) il était excellent nageur.

L'expérience de la nage chez Poe, est liée au complexe oedipien. Poe, avance que quand un père jette son enfant à l'eau, la première fois, pour l'encourager à apprendre à nager, il reproduit en quelque sorte, chez lui, la dimension du complexe d'oedipe, donc, quand il jette son enfant, il fait resurgir cette frustration du fils devant la mère/la mer. Ce sentiment, accompagnera le nageur tout au long da sa vie, et à chaque premier contact, avec l'eau avant de plonger, la peur qui est ressentie, n'est que l'écho de cette peur primitive.

Pour Swinburne, le contact avec la mer se fait selon cette relation sadomasochiste dont il a fait le thème principal de ses écrits. Le nageur, est un lutteur. Il a deux alternatives: vaincre ou être vaincu. Le plaisir qu'il éprouve en nageant, est double: D'une part, il est heureux quand il fond l'eau et la bat avec les mains, lui infligeant une douleur, et là il est sadique; de l'autre, il ressent une jouissance quand la vague le fouette. Cette flagellation appréciée dénote la tendance masochiste.

Bachelard précise que la nage est un thème récurrent chez beaucoup d'auteurs. Les images dominantes qui ressortent sont celles de la nage comme combat. Le nageur défie la mer, par l'acte même de la nage: le mouvement de relever la tête et de rejeter les cheveux en arrière, est une belle démonstration de défi. Quand on réussit la nage en mer, on est vraiment vainqueur. La nage paisible est une symbiose avec l'élément marin, mais la fatigue guette le nageur, et ainsi, chaque nage est en quelque sorte, est une opération de survie.

Une autre dimension de la relation homme/mer est évoquée aussi par Swinburne. C'est la relation de la colère et de la volonté de puissance. Cette relation colère /puissance, nous dit Bachelard, est la première forme du rêve à travers lequel l'homme réalise sa première connaissance de l'imagination dynamique.

En effet, la colère est la plus directe des transactions de l'homme aux choses: c'est elle qui donne les images dynamiques premières. Par le biais de l'eau violente, l'homme manifeste l'un des premiers schèmes de la colère universelle.

Bachelard, rappelle que dans toute épopée, il y a une tempête, car c'est la tempête qui exprime le mieux la colère de l'homme.

D'un autre côté, la volonté de puissance de l'homme trouve son expression dans ce rêve de pouvoir commander aux éléments, tel un Neptune dominateur (conception de Goethe)

On peut aussi aborder la mer par le jeu(Michelet). Quand un enfant, ou un adulte, jette des pierres à la mer, ils le font par défi. Le fait de courir derrière la vague qui se retire et puis s'enfuir quand elle afflue, est une sorte de défi lancé à la mer,


Conclusion ou: La parole de l'eau

Dans sa conclusion Gaston Bachelard met l'accent sur le lyrisme de la rivière.

La poésie lyrique est l'expression d'un sujet singulier qui tend à métamorphoser, voire à sublimer le contenu de son expérience et de sa vie affective, dans une parole mélodieuse et rythmée ayant la musique pour modèle.

G. Bachelard, veut montrer que c'est la rivière qui a appris à l'homme le lyrisme. Elle est la maîtresse du langage fluide et rythmé. Quand une poésie est fluide est animée; ne dit-on pas qu'elle coule de source?

Les poètes associent l'harmonica à la poésie des eaux. Les onomatopées ne sont pas la création de l'homme, elles sont l'oeuvre de la nature. L'homme les a découvertes. L'eau a appris aux oiseaux à chanter. L'eau a appris à l'homme à parler.

Retour à la page d'accueil

L'eau et les rêves
1941
Gaston Bachelard
Biblio Essais. 224 pages. Date de parution: 10/03/1993. 6€60.